Chapitre 3 : Les différences entre les représentations funéraires de l'Oku no in du Mont Kôya et diverses autres représentations funéraires au Japon
Kunoyasu Ken dans son article « Jizô bosatsuzô no hensen », in Sakurai Tokutarô (dir.) Jizô bosatsu shinkô, Tôkyô, Yûzankaku shuppan, 1983, coll. Minshû shûkyô-shi sôsho vol. 10, p. 19-32, note une différence entre les représentations cultuelles du Tôgoku 東国, l'est du Japon et le Nankoku 南国, l'ouest du Japon. On peut donc se demander si il existe une telle différence entre les représentations funéraires de Jizô du Tôgoku et Nankoku ? Pour répondre à cette question, nous allons étudier plusieurs exemples de représentations funéraires venant de différents cimetières du Tôgoku, mettant en valeur les différences ou les points communs qu'il peut exister avec les représentations funéraires de l'Oku no in que nous avons vu précédemment dans notre dossier.
Les premières représentations funéraires du Tôgoku que nous allons étudier se trouvent dans un cimetière dans la ville de Tôkyô.
Fig. 14 et Fig 14 bis : Jizô, période inconnue, granit, Tôkyô
Comme nous pouvons le voir sur ce cliché et ce croquis, ces représentations se rapprochent des petits totems à l'effigie de Jizô qui forment une montagne dans le cimetière de l'Oku no in et que nous avons vu précédemment. Mais l'on note plusieurs différences importantes entre celles-ci. La première remarque que nous pouvons faire concerne la typologie du bodhisattva : les traits du visage de ces représentations se rapprochent de très près à ceux de la représentation des « jumeaux Jizô » vu dans le chapitre précédent. La tête est ronde, le nez court, la bouche escomptant un léger sourire qui va mettre en valeur deux grosses pommettes, les sourcils arrondis, les traits des yeux fins et courts donnant ainsi l'image d'un très jeune enfant ou d'un bébé qui dort. La seconde remarque que l'on peut faire se trouve au niveau de la symbolique utilisée par ces représentations : Jizô va tenir dans ses deux mains jointes au niveau du haut de son buste un nyoi jû, figure du bodhisattva que l'on ne retrouve pas dans le cimetière de l'Oku no in. Cette position est a rapprocher de la figure de Jizô que l'on retrouve dans l'ensemble des représentations du roku dô no shûjô, plus précisément celle consacrée à l'aide des êtres vivants du monde des hommes : ningen no sekai 人間の世界. On note également la présence d'apports extérieurs sur chacune des représentations funéraires : un unique bonnet et un bavoir rouge, mais également des moulins à vent que l'on ne trouve pas sur les représentations de l'Oku no in.
On retrouve des figures qui possèdent la même symbolique et typologie dans un autre cimetière qui se trouve dans la ville de Kamakura.
Fig. 15 : Jizô, période inconnue, granit, Kamakura
On note que ces représentations de Jizô sont quasi identiques à celles du cimetière de Tôkyô. Mis à part que ces représentations sont d'une plus grande finesse que les précédentes, la typologie est identique : les traits du visage là aussi se rapprochent de ceux de la représentation des « jumeaux Jizô » : la tête est ronde, les oreilles disproportionnées par rapport au reste du corps, le nez court, la bouche escomptant un léger sourire qui vont dessiner deux grosses pommettes, les sourcils arrondis, les traits des yeux fins et courts donnant ainsi l'image d'un très jeune enfant dorment. Pour ce qui est de la symbolique elle est identique à celle des représentations du cimetière de Tôkyô : Jizô tient dans le creux de ses deux mains, qui se trouve au niveau du haut de son torse, un nyoi jû. On note par contre l'absence totale d'apports extérieurs sur ces représentations funéraires.
Mais pour donner un peu plus de poids à notre hypothèse, il me semble important de comparer ces représentations funéraires du Tôgoku avec des représentations funéraires du Nankoku provenant d'un autre cimetière que celui de l'Oku no in. C'est pourquoi nous allons à présent étudier des représentations qui proviennent d'un cimetière qui se trouve dans la ville de Kyôto.
Fig. 16 et Fig. 16 bis : Jizô méditants, période inconnue, granit, Kyôto
Comme nous pouvons immédiatement le voir, ces représentations utilisent exactement la même typologie et symbolique que celle des « les Jizô méditants » vu précédemment : les représentations son assise en position du lotus, le creux de leurs mains qui forme le mûdra hokkai jôin et dans lesquels est déposé un nyoi jû . Les traits du visage sont enfantins sans pour autant l'être autant que les différentes représentations du Tôgoku que nous avons vu précédemment et ressemblent exactement aux traits de visages de la figure du « Jizô méditant » que nous avions étudiée. C'est pourquoi il me semble tout à fait logique de nommer ces représentations également : « Jizô méditants ». On note de plus que toutes les représentations sur le cliché disposent d'un unique bavoir rouge, et que la grande majorité de celles-ci disposent également d'un bonnet rouge en laine.
La première remarque que l'on peut sans doute faire est que : les représentations funéraires du Tôgoku et du Nankoku semblent bien utilisées une typologie et une symbolique différente. La deuxième remarque que l'on peut émettre est que : les représentations de tous ces cimetières ne disposent que d'un unique bavoir ou bonnet, alors que l'on en retrouve plusieurs sur certaines représentations funéraires du cimetière de l'Oku no in. L'hypothèse que nous soulevons est que : les représentations funéraires de l'Oku no in sont bien plus veilles que celles des cimetières de Tôkyô, Kamakura ou encore Kyôto ; et que donc le phénomène de ré appropriation que nous avons étudiée précédemment ne s'appliquerait pas sur celles-ci, car la famille du défunt étant toujours vivantes. Mais ceci ne reste qu'une hypothèse, qui sans doute ne rend pas de son exactitude la réalité. Et la troisième remarque qui est sans doute la plus importante, c'est que malgré cette différence possible entre le Tôgoku et le Nankoku, les représentations du cimetière de l'Oku no in semblent se démarquer des autres représentations funéraires du Nankoku.
On peut voir que le cimetière de Kyôto se compose de représentations funéraires qui sont en très grande majorité des représentations de « Jizô méditants », alors que le cimetière de l'Oku no in se compose d'une multitude de formes de Jizô dont la représentation la plus nombreuse est celle de la figure de type iconographique « standard » du bodhisattva. On note également la présence d'un grand nombre de plusieurs figures de types iconographiques « original » qui semble ne se retrouver que dans ce cimetière de l'Oku no in, ce qui tend à rendre ce lieu comme un endroit unique pour ce qui concerne les représentations funéraires de Jizô. Mais alors : pourquoi les représentations funéraires de l'Oku no in ne répondent pas à la même typologie et symbolique que les autres cimetières du Nankoku ? Est-ce parce que ce le cimetière de l'Oku no in qui fait parti de l'ensemble monastique de la secte Shingon du Mont Kôya n'a subi les influences d'aucune autre secte bouddhique ou autres croyances populaires ? Continuant de respecter les différents codes iconographiques de cette secte ? Si cela est le cas, alors pourquoi toutes les représentations funéraires ne sont pas toutes identiques ? Pourquoi retrouve-t-on également des représentations que l'on peut catégoriser parmi des figures de types iconographiques « originaux » ?
Pour pouvoir confirmer nos différentes hypothèses et répondre aux différentes questions que nous avons soulevées, il nous faudrait avoir vu une masse critique de représentations funéraires au Japon, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle, pour pouvoir être bien plus affirmatif dans nos propos. Mais ce n'est pas pour autant que les différentes hypothèses que nous avons émises n'aident pas à faire avancer la recherche sur les représentations funéraires du cimetière du Mont Kôya. Elles peuvent sans doute aider à mieux comprendre différents phénomènes qui n'ont jamais encore était traité et très peu.
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