Excerpt for L'évolution de la représentativité de la figure bouddhique de Jizô, de l'époque Heian à l'époque Muromachi 06 suite by Gengis Mey, available in its entirety at Smashwords


Chapitre 3 : « Les jumeaux Jizô » et « les Jizô méditants » des exemples de types iconographiques « originaux »


Comme nous venons de le voir dans notre chapitre précédent, la représentation que l'on nomme « le Jizô peint » fait parti de la catégorie des figures de types iconographiques « originaux » à cause des différents apports extérieurs qui se trouvent sur la représentation : plus particulièrement la peinture qui se trouve sur le visage de la statue. Mais l'on retrouve également dans le cimetière de l'Oku no in du Mont Kôya des représentations funéraires que l'on catégorise dans le groupe des figures figures de types iconographiques « originaux », à cause de leur typologie très spécifique. On retrouve parmi celles-ci la représentation que l'on nommera : « les jumeaux Jizô ».


Fig. 11 : Les jumeaux Jizô, période inconnue, granit, cimetière du Mont Kôya, Mont Kôya


La première chose marquante ici est sans aucun doute le fait que contrairement à toutes les autres représentations que nous avons vues dans notre dossier, celle-ci ne se compose non pas d'une statue, mais de deux. Si l'on nomme cette représentation : « les jumeaux Jizô », c'est parce que ces deux statues sont, mis à part leur positionnement, identique voir jumelle. De plus le fait que ces deux statues se trouvent sur un même socle en forme de lotus, tente à prouver que ce n'est pas un hasard, mais une volonté de l'artisan ou du commanditaire des représentations sous les mêmes traits, d'où notre dénomination de représentation funéraire des « jumeaux Jizô ». De plus si une représentation est égale à un marqueur de tombe, alors le fait qu'il y est deux représentations ici voudrait dire qu'il s'agit de deux tombes d'enfants morts en même temps, et donc peut être celui de jumeaux.

Tout comme la représentation du « le Jizô peint », les deux statues portent des traits de visage très enfantin, peut être bien plus que celle-ci par ailleurs : l'une des premières choses que l'on pense en voyant les visages de ces deux figures, c'est que l'on est face à des représentations de bébé. Cette pensée est bien plus forte pour la statue qui se trouve à droite qui donne vraiment l'impression d'être face à un bébé qui dort. Les oreilles, sur les deux statues, sont rondes, mais disproportionnées par rapport au reste du visage : l'on retrouve de représenté des lobes d'oreilles plus grosse marque corporelle majeure de la « sainteté » de Jizô.

On on peut voir également que les deux représentations portent sur son front un byakugô représenté par un léger point. Les joues sont joufflues, les deux nez sont courts, mais larges ; les sourcils quant à eux se composent de deux traits très fins, bien plus que les différentes représentations funéraires que nous avons vus jusque-là. Les yeux sont représentés de sorte que cela nous donne l'image d’yeux fermés, que les deux statuent dort « paisiblement ». Pour donner cette expression, les deux traits marquant les yeux sont beaucoup plus fins et courts, taillés un peu plus bas que sur une figure de type iconographique « standard » du bodhisattva, donnant l'impression d'avoir que ces petites paupières sont fermées. En ce qui concerne les bouches des deux statues, la figure de gauche possède une petite bouche fermée qui escompte un léger sourire comme cela est le cas pour les représentations funéraires de Jizô, mais pas contre on remarque une particularité sur la figure de droite : sa bouche est de forme identique à un « 0 », qui se situe pile positionnée sur l'axe central du visage de la statue. Mis à part les oreilles disproportionnées, , les deux statues ressemblent fortement à deux bébés jumeaux qui seraient en très de dormir profondément et tranquillement. La posture de la figure de droite renforce encore plus ce sentiment, car faisant reposer sa tête sur l'épaule gauche de celle de gauche. Serait-ce ici une métaphore qui signifierait que les deux enfants très jeunes se dorment à présent tranquillement dans le monde de « l'après mort » , et que donc ceux-ci se reposent à présent au Nirvāna ?

Il est par contre difficile de voir les différentes parties du corps qui se trouvent sous les nombreux bavoirs accrochés autour du cou des deux représentations. Mais on peut avancer l'idée que ceux-ci portent chacun un nyoi jû mais pas de shakujô, car si cela était le cas nous pourrions voir la partie haute de la canne dépasser des bavoirs.

On note que sous le socle en forme de lotus, qui se compose de deux rangées de pétales, se trouve un second socle qui porte une inscription gravée sur ce qui ressemble à une plaque : cette inscription se compose de cinq caractères gravés qui ont été ensuite peints en blanc pour bien les faire ressortir par rapport à la plaque qui est assez sombre. Mais avec le temps, la peinture et les inscriptions sont presque effacées. Le premier caractère est quasiment illisible, mais selon nous, il doit sans doute s'agir du caractère gi , le fait d'être juste. Par contre en ce qui concerne les quatre autres caractères, nous pouvons être bien plus affirmatif, car encore lisible : yoshi jizô 良し地蔵, se qui nous donnerait : Jizô le juste, si le premier caractère est bien gi . Malheureusement, nous ne pouvons pas être totalement affirmatif, mais si nous ne nous sommes pas trompé dans le premier caractère, on peut supposer que cette phrase est une phrase de référence à Jizô pour que celui qui est : juste, aide l'âme de ces deux enfants à atteindre sortir de « l'entre monde » et de les conduire au Nirvāna. En regardant l'ensemble de la représentation des « jumeaux Jizô », on peut avancer l'hypothèse qu'il s'agit d'une phrase qui serait à la fois une sorte d'oraison envers Jizô et une demande des parents pour que le bodhisattva conduise l'âme de leurs enfants au Nirvāna.

Par contre contrairement à ses différentes hypothèses, on peut clairement affirmer que le deuxième socle n'est absolument pas d'origine et qu'il s'agit en soi d'un apport extérieur en dévotion à Jizô. L'aspect très récent de celui-ci s'oppose complètement à la représentation sur laquelle du lichen a poussé.

Pour ce qui est des différents apports extérieurs, on en dénombre plusieurs : deux chapeaux en tissu que portent les bébés posaient sur la tête de chacune des statues, dont les couleurs ont totalement dégorgé avec le temps. Six bavoirs qui marche par deux, attachés ensemble au niveau du cou des deux statues par leurs lanières faisant une sorte de « grand bavoir », mais tout en faisant attention que chaque statue est bien son propre bavoir autour du cou et qu'il n'empiète pas sur l'autre statue. On remarque que que les deux derniers bavoirs ont des couleurs qui sont encore très vives, prouvant qu'il s'agit d'ajout récent. À l'inverse les deux bavoirs qui se trouvent le plus en dessous, ont perdu depuis longtemps leurs couleurs. Il y a par ailleurs une inscription à l'encre de Chine, mais malheureusement celle-ci est illisible. Le dernier apport extérieur est un jouet plastique se trouvant juste devant la représentation funéraire. Ce jouet ressemble étrangement à celui qui se trouve sur la représentation funéraire du « Jizô peint ». Nous pouvons nous demander s’il s'agit d'un simple hasard ou d'un don fait par une même personne pour deux représentations funéraires complètement différentes ?

Mais ce qui est sûr c'est que cette représentation funéraire des « jumeaux Jizô » est une représentation qui rompt complètement la figure de type iconographique « standard » de Jizô. On retrouve également dans le cimetière de l'Oku no in en grand nombre des représentations que l'on nommera les « les Jizô méditants ».


Fig. 12 : Jizô méditant, période inconnue, granit, cimetière du Mont Kôya, Mont Kôya


Ce genre de représentation tire sa dénomination de « les Jizô méditants » de sa typologie : Jizô est représenté en position assise de méditation, classant ainsi ces représentations dans la catégorie des figures de types iconographiques « originaux ». On peut rapprocher cette position assise à celle des représentations assises en position du lotus : renge-za du bouddha Miroku qui a de posé dans le creux de ses mains qui forme le mûdra : hokkai jôin法界定印1, le sceau de la connaissance universelle, une stûpa2 ; sauf que c'est un nyoi jû qui se trouve dans le creux des mains de Jizô.


Fig. 13 : Miroku bosatsu 弥勒菩薩, époque Kamakura, bois, 112 cm, temple du Daigoji 醍醐寺, Kyôto


Il semble que ce joyaux se retrouve sans exception sur toutes les représentations funéraires de Jizô, alors de certaines représentations cultuelles parfois n'ont pas de nyoi 3. Pour ce qui est d'une interprétation possible de cette position spécifique des mains dans lesquels est posé un nyoi jû, on note que cette position de Miroku symbolise : l'Éveil, c'est-à-dire le fait de devenir un bouddha et d'accéder aux Nirvāna ; Éveil qui bénéficie universellement à tous les êtres vivants grâce à la stupa4. On peut donc avancer l'hypothèse que, pour ce qui est de cette position pour Jizô, elle symbolise : l'Éveil de l'âme de l'enfant mort qui apparaît sous les traits de Jizô enfant et dont l'accès au Nirvāna a été possible grâce au bodhisattva qui est symbolisé ici par le nyoi jû. De plus, les parents recevraient également les bénéfices de l'Éveil de leur enfant.

En ce qui concerne les traits de visage de cette représentation, on note que la tête est ronde et le nez est court, particularités des représentations funéraires. Pour ce qui concerne les traits des sourcils, des yeux, mais également la bouche, ceux-ci ont quasiment disparu avec le temps. Un bout de la robe est également manquant à cause des mêmes raisons. Impossible de voir s'il y a un byakugô sur le front de la représentation, mais par contre on peut bien voir que les oreilles respectent bien la symbolique de la marque de « sainteté » majeure de l'Être d'Éveil. Le socle est en forme de lotus, possédant deux rangées de pétales.

Pour ce qui est des apports extérieurs qui se trouvent sur la représentation, on note un bonnet en laine de couleur bleue avec deux bandes rouge et blanche qui est l'une sur l'autre ; et un bavoir de couleur blanc avec des motifs rectangulaires dans différentes teintes de vert. Tous deux semblent être assez récents, et le bonnet de laine ressemble beaucoup au bonnet qui est posé sur la tête d'une figure d'un « Jizô méditant » qui se trouve juste à côté de la figure que nous étudions maintenant. Mais l'on retrouve également un bonnet parfaitement identique au premier sur une autre représentation de « Jizô méditant » bien plus loin dans le cimetière. On note également, que ces deux bonnets semblent avoir été déposés sur ces deux figures dans une même période, si l'on se base sur leur aspect très récent. Comme nous l'avions souligné juste précédemment, il semblerait que ces dons proviennent là aussi d'une même personne. Supposons maintenant que cela est bien le cas, comment devons-nous interpréter cela ?

Il est tout à fait possible que ce don provienne d'une même personne, mais par contre, mais qu'il s'agisse de dons suite à des avortements à chaque fois, semble très dur à imaginer, car ces dons semblent dater de la même époque, et que l'idée d'avoir effectué plusieurs avortements durant une période très restreinte n'est pas concevable, si ce n'est farfelu. Mais une autre hypothèse s'offre à nous, si l'on regarde bien le socle, plus précisément se qui se trouve sur le socle, de la représentation funéraire du « Jizô méditant » : il y a de déposé plusieurs pièces. Ce n'est par ailleurs pas la seule représentation funéraire où l'on retrouve de poser des pièces sur son socle. Les dons en argent sont une forme que l'on retrouve logiquement que pour les représentations cultuelles qui se trouvent dans des temples au Japon. Ainsi, les représentations funéraires seraient vues tout comme des représentations cultuelles par certains croyants. Et si l'on suit cette théorie, le fait d'offrir un bonnet, un bavoir, ou n'importe quel objets quelconques sur une représentation funéraire est en fait un simple don envers cette divinité, don qui n'est pas obligatoirement en lien avec la mort d'un enfant, faisant perdre à la représentation sa particularité de représentation funéraire. De plus, si on garde en tête la symbolique des « Jizô méditants » : c'est-à-dire le fait de faire bénéficier universellement les êtres vivants de son Éveil, alors les différents dons en argent apparaissent bien comme des dons des croyants pour recevoir les bénéfices l'Éveil de ces enfants, transformant de fait la représentation funéraire en représentation cultuelle. Dans cette logique, le fait qu'une même personne fasse plusieurs dons de la même forme à plusieurs représentations funéraires de Jizô se trouvant dans un même lieu, est une idée toute à fait concevable. Il y aurait donc là encore une ré appropriation des représentations funéraires pour les faire devenir des sortes de représentations cultuelles. Mais il ne s'agit là que d'une théorie qui ne peut être actuellement prouvée sans une grande étude de terrain auprès des personnes qui viennent déposer ses différents apports extérieurs.

Ainsi un certain nombre de représentations funéraires du cimetière l'Oku no in s'imposent comme des figures de type iconographie « original » du bodhisattva Jizô. Mais l'on peut commencer demander si : les représentations funéraires du cimetière de l'Oku no in se démarquent des autres représentations funéraires que l'on peut trouver dans d'autres cimetières au Japon.

1MITSUMORI Masashi et OKADA Ken, Butsuzô chôkoku no kanshô kiso-chishiki, op. cit., p.37.

2Objet qui est un empilement de pierres qui contient enfermé une relique du Bouddha, mais ici le stûpa apparaît comme un symbole des cinq éléments : la terre, l'eau, le feu, l'air et le vide.

3MATSUSHIMA Ken, Nihon no bijutsu N°239 : Jizô-zô, Tôkyô, op. cit., passim.

4FRANK Bernard , Le panthéon bouddhique du Japon, op. cit., p.134.

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