Première partie : Les représentations de Jizô et le type iconographique « standard » de Jizô
Chapitre 1 : Les croyances en Jizô et la conception de « l'entre-monde » : le mythe de la plage de sai no kawara 賽の河原
Avant même de nous lancer dans notre étude sur les représentations de Jizô dans le cimetière de l'Oku no in, il nous faut au préalable nous intéresser aux différentes croyances en Jizô. Croyances qui, tout comme la représentativité du bodhisattva, a subi diverses modifications au cours des siècles sans compter les apports des croyances populaires régionales qui font qu'il existe une multitude de croyances en Jizô au Japon.
Jizô, de son nom indien Kṣitigarbha signifiant « Matrice de la Terre », est dans le bouddhisme du « Grand Véhicule » ( mahāyāna en indien, daijô 大乗 en japonais ), un Être d'Eveil : un bodhisattva, bosatsu 菩薩en japonais, c'est-à-dire un être destiné à l'éveil et qui est destiné à devenir un Eveillé, nyorai 如来 en japonais. La figure du bodhisattva est propre à ce courant bouddhique du « Grand Véhicule » qui est apparu vers le début de l'ère chrétienne et qui prône une « méthode de salut universel », s'opposant de fait au courant bouddhique « Petit Véhicule » ( hīnayāna en sanscrit, shôjô 小乗 en japonais ) qui prône elle une « méthode de salut personnel »1.
La figure de Jizô est établit en parallèle avec celle du bodhisattva Kokûzô, Kokûzô bosatsu 虚空蔵菩薩 en japonais, en indien Ȃkâśagarbha, signifiant « Matrice de l'Espace ». Il est le bodhisattva des vertus infinies de l'Espace. FRANK Bernard dans son ouvrage Le panthéon bouddhique du Japon, Collection d'Émile Guimet, Paris, 1991 p.134 explique parfaitement les raisons de ce parallélisme entre les deux bodhisattva : « (...) La Terre et l'Espace ou Éther sont, dans la tradition indienne en général, aux deux bouts de la chaîne des Cinq Eléments. Leur mise en parallèle en la personne de deux bodhisattva paraît refléter l'ancienne habitude d'associer de façon privilégiée le Ciel et la Terre, qu'on trouve exprimée dès l'âge védique. » Ainsi la conception de « Terre » ne peut être séparé de la conception de « Ciel », et c'est dans cette logique de conception que la figure de Jizô s'est construite en parallèle avec celle de Kokûzô.
La plus grande partie des points du Vœu de Jizô concerne la promesse d'apporter de l'aide à l'existence immédiate des êtres vivants, que ce soit de nourrir et de vêtir ceux qui sont dans le besoin, d'offrir des remèdes aux malades ou bien encore de protéger les hommes des divers dangers. Dans cette continuité d'altruisme envers les êtres vivants, dans son Vœu Jizô fit la promesse d'aider les êtres vivants dans les six voies de la transmigration : roku-dô no shujô 六道の衆生, en attendant la venue du bouddha du futur : Miroku2弥勒. Mais Jizô se démarque des autres bodhisattvas ou bouddhas par son lien avec le monde des Enfers ( jigoku 地獄 en japonais ), lien qui s'explique par le fait que l'enfer est perçu dans le bouddhisme comme un monde sous terrain et donc qui relève de « l'Etre d'Eveil de la Terre »3. Ici il a pour rôle d'alléger le fardeau des mauvaises actions des hommes qui sont voués à l'enfer, leur permettant d'avoir un sort plus doux en intervenant au cours de leur jugement auprès de Yama, le roi des enfers4, Emma -ô ( 閻魔王 en japonais ). Et une fois la sentence tombée, Jizô consolera le condamné. Ce qui fait du bodhisattva : le bodhisattva de la sollicitude de la Terre.
Mais si Jizô est la figure emblématique du bodhisattva plein de compassion dans ce monde souterrain qu'est l'enfer, en ce qui concerne le monde des êtres vivants, malgré son vœu, c'est un autre bodhisattva qui va s'imposer comme LA figure de l'Etre d'Eveil de la compassion : Kannon, le grand Compatissant ( Kannon bosatsu 観音菩薩 en japonais ). De l'indien : Avalokiteśvara, signifiant « celui qui prend en considération les voix du monde », Kannon est décrit dans de nombreux textes bouddhiques comme LE bodhisattva de la compassion, si ce n'est la compassion elle-même. Il est l'Etre d'Eveil qui sauve les humains et les délivre des souffrances et des malheurs5, plaçant Jizô au second rang pour ce qui est de l'aide des hommes sur terre. Kannon est donc vu comme le bodhisattva de la compassion du monde qui se trouve sur la terre et Jizô comme le bodhisattva de la compassion du monde qui se trouve sous la terre.
C'est à partir du XIème siècle durant l'époque de Heian ( 794-1192 ) que la croyance en Jizô arriva au Japon par le biais des enseignements de la secte Tendai6 et de la secte Shingon. Le succès de ces deux sectes durant cette période va permettre le développement de la croyance en Jizô dans tout le Japon. Cette croyance va devenir de plus en plus populaire au cours des périodes suivantes. Durant l'époque de Nara ( 710 - 794 ), dans la doctrine bouddhique du « Grand Véhicule » de la secte de la Terre Pure ou Amidisme7 : Jôdo 浄土en japonais, Jizô va avoir pour mission de conduire sans fautes ses fidèles au Nirvāna, nehan 涅槃en japonais.
Mais c'est bien plus tard, durant la période médiévale japonaise, qui s'étend du XIIème siècle au XVIème siècle, que sa croyance va connaître son plus grand changement. Ce changement ne va pas s'effectuer sur le rôle même du bodhisattva comme pour les périodes précédentes, mais sur « la population » à laquelle il va venir en aide : Jizô va ainsi devenir le bodhisattva en charge de l'âme des enfants morts, venant aussi bien en aide à l'âme des enfants morts avant, pendant ou après la naissance incluant donc aussi les enfants morts avortés. On peut mettre ici en parallèle ce changement avec le développement durant la même période de l'avortement et celui de l'infanticide. Ainsi la croyance au bodhisattva Jizô va très fortement se développer dans la population féminine.
Pour bien comprendre l'importance du rôle de Jizô dans ce monde que nous nommerons : monde de « l'après-mort », il nous faut à présent nous intéresser au concept même de « l'après-mort » dans les croyances bouddhiques. Lorsqu'un être vivant meurt, après une période de transition où son âme quitte le monde des vivants pour atteindre celui de « l'après-mort », selon le poids de ses bienfaits et de ses péchés, celle-ci va accéder à l'une des six voies de transmigrations ou au paradis bouddhique : le Nirvāna. Les six voies de transmigrations sont : jigoku dô8 地獄道 la voie des enfers; gaki dô 餓鬼道 la voie des âmes affamées; chikushô dô 畜生道 la voie des bêtes; shura dô修羅道 ou ashura dô 阿修羅道 la voie des asura9; Ningen dô人間道 la voie des hommes et ten dô10 天道 la voie du ciel. Mais en se qui concerne les enfants, étant morts bien trop tôt, ils n'ont pu accomplir aucun bienfait ou méfait durant leur très courte existence ce qui fait que le processus de redistribution ne peut s'appliquer pour eux. Leurs âmes quittent donc le monde des vivants, mais il leur est impossible d'accéder au monde « l'après-mort », et se retrouve dans ce monde que nous nommons : « l'entre-monde » où ils errent éternellement.
S'ajoutant à ce changement, de nombreuses croyances vont se développer durant cette époque, dont celle de l'existence d'un enfer dédié aux enfants morts, enfer qui prend la forme d'une plage qui se nomme : sai no kawara 賽の河原. Selon ce mythe, sur cette plage qui est en soit une sorte de limbe pour les enfants morts qui se trouvent dans « l'entre-monde » , ceux-ci passent leur temps à entasser de petites pierres pour former un tertre funéraire ( augmentant par ailleurs les mérites leurs parents ) afin de pouvoir passer dans le monde de « l'après mort » et accéder au Nirvāna. Mais lorsque la dernière pierre de l'édifice est posée une horde de démons vient démolir l'édifice condamnant l'âme de l'enfant à rester dans cette « entre-monde ». Dans l'ouvrage d'Eric Faure Les fêtes traditionnelles à Kyôto, un voyage dans les traditions de l'ancien Japon, Paris, 2003, p. 163 la plage de sai no kawara et le rôle de Jizô en ce lieu y sont précisés : « ( .. ) Jizô arpente les rives de la Saï-no-Kawara, la rivière qui marque la frontière entre le monde des vivants et celui des défunts.
La nuit venue, cet endroit désolé est hanté par les esprits des enfants qui se sont rendus coupables du crime consistant à « mourir avant leurs parents. » En précédant leurs géniteurs dans l'autre monde, ils ont plongé ces derniers dans une grande détresse et paient leur « crime » en se voyant refuser l'accès au Paradis. Ils errent sur les bords de la rivière, ramassent les cailloux et les empilent afin d'ériger le tertre funéraire qui leur permettrait d'obtenir le salut éternel. Or, à l'instant même où ils posent la dernière pierre de l'édifice, des démons surgissent et détruisent le tertre. Les malheureux doivent éternellement répéter l'opération en devenant un peu plus désespérés à chaque fois. Heureusement pour eux, Jizô chasse les créatures des enfers en faisant résonner les anneaux métalliques fixés à son bâton de pèlerin et conduit les damnés au paradis. »
C'est en lien direct avec cette croyance que va apparaître le phénomène qui consiste à représenter Jizô sous la forme de série de petites représentions afin de commémorer le souvenir des enfants morts. La particularité de ces représentations du bodhisattva c'est qu'elles possèdent des traits de visages très enfantins, à l'inverse des représentations qui se trouvent dans les temples, phénomène est visible encore aujourd'hui dans les cimetières au Japon que nous développerons un peu plus loin dans notre dossier11.
Selon moi, en tenant compte du fait que cette croyance apparaît lors d'une période où l'avortement et l'infanticide sont des phénomènes qui sont en plein développement, la croyance en sai no kawara bénéficie non pas à l'enfant, comme on peut le penser en lisant l'explication de Eric Faure, mais aux parents. Ceux-ci en plus de prendre la vie d'un être vivant volontairement ce qui est vu également comme un « crime » dans le bouddhisme, vont bloquer l'âme de leur enfant dans « l'entre-monde ». Cette région dans la croyance japonaise est perçue comme un lieu inquiétant, car cette errance éternelle de l'âme de l'enfant va transformer peu à peu son âme en esprit maléfique ou autres revenants qui va revenir sur terre pour hanter ses parents et se venger de son meurtre. L'intervention de Jizô va bien entendu permettre à l'enfant d'accéder au Nirvāna, mais surtout éviter un retour sous une forme maléfique de l'âme de l'enfant, protégeant ainsi les parents. S'ajoutant à cela le fait que l'enfant va augmenter les mérites de ses parents en construisant son tertre funéraire permet donc en soit d'effacer le « crime » dont se sont rendus coupables les parents. Cette croyance va ainsi donc permettre aux parents d'effectuer un avortement ou infanticide sans aucune « crainte religieuses. »
Il existe encore de très nombreuses et diverses croyances en Jizô selon les époques, les différentes écoles bouddhiques ou encore les régions. On peut citer en outre la croyance qui voit en Jizô le bodhisattva qui va aider les âmes à sortir de « l'entre-monde » pour les conduire dans le monde de « l'après-mort », sans soucis d'âge; ou bien encore le bodhisattva qui va aider les âmes tombées dans la voie des enfers pour les conduire au Nirvāna. Malgré cette diversité de croyances en Jizô, le bodhisattva reste lié à la conception « d'entre-monde » et d'altruisme envers les âmes en difficultés dans le monde de « l'après-mort ».
Mais c'est sans nul doute la croyance en Jizô en tant que bodhisattva venant en aide aux âmes des enfants morts qui s'est imposée et persiste toujours de nos jours au Japon; expliquant pourquoi les représentations de Jizô dans les cimetières japonais sont en fait des marqueurs de tombes d'enfants. Cela nous amène donc à nous questionner sur la typologie et la symbolique qui sont utilisées pour ces représentations du bodhisattva. Plus précisément, savoir si la typologie et la symbolique qui sont utilisées, sont identiques ou différentes des représentations de Jizô que l'on peut retrouver dans les temples ou bien encore celles que l'on retrouve à l'entrée des cimetières. C'est ce que nous allons étudier à présent.
1Dictionnaire historique du Japon, Tôkyô-Paris, éd. Maison neuve et Larose, coll. publication franco-japonaise, 2002, réédition, Volume 2, p. 380 - 381.
2阿弥陀如来 : en indien Amitābha, conduira au Nirvāna tout être vivant qui récitera avec foi son invocation ou un nenbutsu 念仏 en japonais : namu amidabutsu 南無阿弥陀物.
3Il s'agit de la dénomination japonaise du bouddha Maitreya, viendra sur terre lorsque le dharma ( les enseignements de Bouddha ) aura disparu.
4FRANK Bernard , Le panthéon bouddhique du Japon, op. cit., p.134.
5SAISAI ( moine ), Jizô Enma shinkô benran, Saitama, Naritasan bukkyô toshokan, Saitama, Naritasan bukkyô toshokan, , ,1999, passim.
6Secte bouddhique fondée par le moine Saichô 最澄 ( 767 - 822 ) dont l'école principale fut installée dans le temple Enryaku ji 延暦寺 au Mont Hiei. Il s'agit de l'une des plus grandes sectes du bouddhisme ésotérique du Japon qui est contemporain de la secte bouddhique Shingon, dont le fondateur est le moine Kûkai 空海 ( 774 - 835 ).
7Secte bouddhique fondée par le moine Hônen 法然 1133 - 1212, qui enseigne que l'Éveillé Amida
8A l'intérieur même de cet enfer, il existe dix-huit niveaux selon le péché dont on est jugé coupable. Mais il ne s'agit pas d'une peine éternelle comme dans d'autres traditions religieuses, il s'agit de purifier son âme durant une période plus ou moins longue avant de réintégrer de nouveau le circuit des six voies de transmigrations.
9Titans belliqueux.
10Le terme ciel ici ne fait absolument pas allusion au paradis comme dans les religions chrétiennes, mais à une voie de transmigration.
11Théories qui rejoins l'ouvrage de LAFLEUR William R. , Liquid Life : Abortion and Buddhism in Japan, Princeton, Princeton University Press, 1993, passim
6