Géographie
de la colère
La
violence à l'âge de la globalisation
Arjun Appadurai
L'auteur de l'ouvrage : Géographie de la colère, La violence à l'âge de la globalisation ( titre original : Fear of Small Numbers : an essay on the Geography of Anger, paru en 2006 ), Arjun Appadurai, est un sociologue et anthropologue d'origine indienne qui étudie la modernité et la modernisation. Il est actuellement professeur à la New School University de New York. L'ouvrage est traduit de l'anglais par François Bouillot. Arjun Appadurai est également l'auteur de : Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation, Éditions Payot ( titre original : Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalization, paru en 1996 ).
Les violents affrontements civils et civiques sont devenus un trait de la vie quotidienne. La peur apparaît souvent comme la source et le fondement principal de cette violence à grande échelle qui peut apparaître dans n'importe quelle société ou type de régime.
La mise en place d'un État Nation1, comme l'a fait la plupart des nations modernes d'aujourd'hui, est un processus à la fois d'intégration, mais aussi de d'exclusion. Arjun Appadurai va nous expliquer en détail ce phénomène. Dans l'idée même de l'État Nation se trouve la notion qu'il nomme : ethnos national, c'est-à-dire une identité nationale fixée culturellement et qui se définit par sa base géographique. L'ethnos national fait référence à une certaine « pureté » de « l'ethnie 2»qui vit dans le territoire bien délimité de la nation, excluant de fait l'idée d'un multiculturalisme3. Mais cette notion est illusoire, car « l'ethnie nationale » représente en faîte « l'ethnie majoritaire » de la nation. Et si existe une « ethnie majoritaire », il existe également une ou des « ethnies minoritaires » dans la même nation. La majorité n'existe pas sans une minorité, donc l'ethnos national ne peut exister que si elle peut se comparer et se démarquer d'une autre « ethnos non nationale ». Le sentiment d'un ethnos national pur et sans tâches est donc impossible. Cela va donc engendrer un sentiment d'incomplétude qui poussé à l'extrême peut pousser l'ethnos majoritaire à s'en prendre dans un paroxysme de violence aux ethnos minoritaires.
Mais pourquoi une telle poussée de violence à notre époque. L'auteur nous explique : « la certitude que des peuples distincts et singuliers prospèrent sur des territoires nationaux bien définis, dont ils ont le contrôle, a été résolument déstabilisée par la fluidité globale des richesses, des armes, des peuples et des images ». Ce que l'auteur nous explique c'est qu'avec la mondialisation l'idée de l'État Nation va être peu à peu remise en question, car non identifiable pour les hommes. Celle-ci va donc engendrer l'incertitude, qui va se combiner avec le sentiment d'incomplétude d'écrit précédemment. La peur va naître et engendrer un mouvement de « mobilisation ethocidaire4 », qui va inévitablement conduire à la violence : plus précisément « une violence de la violence ».
Les différents conflits et guerres « ethniques » des années 1980 sont les exemples parfaits de cette « violence de la violence ». Comme nous l'explique Arjun Appadurai, durant cette période il y eu un excès de haine qui prit des formes inouïes de violence : dégradation des corps, viols, tortures, décapitations sauvages, ... C'est ce que l'on entend par « violence de la violence ». Cette violence va jouer un rôle de réducteur « temporaire » de l'incertitude par l'affirmation tangible d'une ethnos national. Comme l'écrit dans son Philip Gourevitch5 à propos du Rwanda : « génocide : exercice de construction de la communauté ».
L'exemple qu'il réutilise à de nombreuses reprises est celui des nazis durant la Seconde Guerre Mondiale. L'idée de former une majorité allemande à l'époque était perçue comme une frustration, car impliqué l'idée d'une dissolution ethnique du peuple national allemand. Ainsi, il y eu un furieux besoin de « purification » , d'ethnocidaire. Les premières cibles de ce genre de mouvement sont d'abord les personnes dites marginales et déficientes. Le nazisme suit à la lettre ce schéma en s'en prenant premièrement aux handicapés, homosexuels et tziganes. Mais cette construction de l'ethnos national se fait par contraste, et en peu de temps l'ethnos majoritaire devient une « ethnie prédatrice » pour pouvoir accéder cette aspiration commune à une ethnos national. On entend par « ethnie prédatrice » : la construction ou la mobilisation sociale d'un groupe humain qui exige l'extinction d'autres catégories sociales proches considérées comme des menaces pour l'existence du groupe même qui va se définir comme un « nous » et définir les autres comme un « eux ». Ainsi les nazis vont affirmer que pour la survie des
« allemands » il fallait exterminer d'une part les juifs, mais aussi les autres
« Peuples » voisins. L'auteur va ainsi nous expliquer pourquoi les nazis se sont « acharnés » sur les juifs jusqu'à les exterminer socialement puis physiquement.
Les juifs représentaient « l'ethnos minoritaire majoritaire » de l'époque en Allemagne. Mais avec les différentes crises que traversa l'Allemagne à cette époque, l'ethnos juives devint peu à peu « la raison » de ces crises sociales. « L'angoisse du lendemain » va se mêler peu à peu à l'incomplétude sur la souveraineté du pays qui va faire que peu à peu cette ethnos va devenir dangereuse et inacceptable. Il ne fallait que définir cette ethnos comme l'ethnos minoritaire de l'Allemagne pour que la violence se déclenche. Cette minorité représentait l'échec de l'État Nation allemand qui avait de plus perdu la Première Guerre mondiale, remettant donc complètement en cause sa souveraineté nationale. L'angoisse de l'incomplétude sur la souveraineté va créer une angoisse, qui va elle-même engendrer « le sentiment de constituer une majorité numérique » chez l'ethnos majoritaire. S'ajoutant à cela la fantasme de pureté dans l'ensemble de la population, il est inutile de rappeler le résultat que cela donna : 5 à 6 millions de juifs exterminés, 500 000 à 1 million de Tziganes, l'incarcération de tous les opposants au pouvoir et la stérilisation de près de 400 000 Allemands pour divers motifs, mais tous ayant pour base le fantasme de « l'ethnos national pure ».
Même si l'exemple de l'Allemagne Nazi de 1945 est un exemple extrême du danger que représente l'ethnos national, il n'en reste pas moins toujours présent dans notre société actuelle. Même si les méthodes sont différentes de nos jours encore des génocides se déroulent dans divers pays du monde.
A présent concentrons nous sur le Japon pour voir s'il a existé ou existe encore ce genre de phénomènes. Cette idée d'un « Nous » et d'un « Eux » n'est pas quelque chose d'inconnu au japonais. Ce concept fut décrit par Ruth Benedict 6dans son ouvrage La Chrysanthème et le Sabre ( titre original : Chrysanthemum and the Sword: Patterns of Japanese Culture, paru en 1946), mais dans une vision beaucoup moins « agressive ».
Selon elle, les Japonais se définissent comme un « Nous » car ayant une possède une « identité japonaise » alors que tous les autres qui non pas cette « identité japonaise » car différents du « Nous », sont les « Eux ». On entend ici par « identité japonaise », le fait qu’« Eux » ne possèdent pas la même culture, langue ou encore les mêmes traditions que « Nous ». Cela revient donc à dire que cette « l'identité japonaise » est en fait une « ethnos national japonaise ». Comme le dit Arjun Appadurai, l'ethnos national possède cette pensée propre : « marché ouvert, culture fermée ». Cette phrase décrit parfaitement la façon contemporaine de penser des Japonais.
Mais il faut relativiser ce qui vient d'être dit précédemment. Même si on
stéréotype le Japon comme l'une des nations les plus protectionnistes des sociétés modernes que ce soit économique ou ( et ) culturellement, ou bien encore que le nombre d'étrangers autorisés à résider au Japon est vraiment très faible par rapport à n'importe quel pays d'Europe; le Japon contemporain n'est plus celui le Japon impérialiste de l'époque Meiji7 jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Rappelons également que le livre de Ruth Benedict fut écrit durant la période de la Seconde Guerre Mondiale, époque révolue à présent.
Nous allons revenir un instant à l'époque de ce Japon impérialiste. Avec l'époque de Meiji et l'ouverture forcée du pays, le Japon a dû se constituer comme un État Nation fort, capable de résister aux pays de l'occident économiquement et militairement. Et comme dit précédemment pour créer cet État Nation fort, il fallait que tous les Japonais se reconnaissent dans la « nation japonaise » et donc définir l'ethnos national japonaise. Mais une particularité du Japon c'est que s'est autour de l'empereur et des différents mythes sur la descendance divine de ce dernier qui servira de base à l'ethnos national japonaise, en plus des divers autres aspects cités lors de la présentation de la définition de l'ethnos national. Mais déjà la création de l'État Nation japonais c'est fait non pas dans la peur d'être exclus de la modernisation comme les nations occidentales, mais de la peur d'une possible inclusion draconienne par l'une de ces nation étrangère moderne.
Ce sentiment d'ethnos national ne fit que s'accentuer avec le début de la Seconde Guerre Mondiale et la guerre de Mandchourie de 1937. Et lorsque la guerre éclata, dans l'esprit des japonais l'ethnos national japonaise devint une « ethnos prédatrice japonaise » qui s'attaqua à la Chine et la Corée, puis devint rapidement une « ethnos ethnicidaire japonaise ». Mais à l'inverse des nazis qui exterminèrent toutes autres « ethnos non national », le Japon ne mit pas en place ce système « d'extermination automatique », même s'il les autres ethnos étaient dites « largement inférieure » par rapport à l'ethnos japonaise. Mais il faut noter que la décision de supprimer l'application es Traités internationaux sur la protection des prisonniers de guerre qui entraîna la mort de plusieurs millions de civils, mais aussi prisonniers de guerre fut prise en 1937.
Avec la défaite du Japon et la « désacralisation » de l'empereur, sans compter l'instauration d'une constitution, c'est toute l'ethnos national japonaise qui fut remise en cause. Et donc, celle-ci se replia sur les fondements qui lui restaient, c'est-à-dire : la culture propre de du Japon. De plus, la défaite du Japon en Asie engendra une suspicion sur la « véritable identité » de ses voisins faisant parti du camp des « vainqueurs » mai surtout des « victimes » de la guerre. Ainsi, on peut, peut-être, percevoir l'une des raisons qui expliquent pourquoi encore la migration chinoise et coréenne au Japon est « supra » contrôlée. Mais bien entendu divers autres éléments sont en cause, mais nous ne rentrerons pas plus en détail sur ce sujet qui est bien plus complexe que cette simple explication qui ne reste qu'une supposition.
L'une des notions, si ce n'est la notion importante qu'il faut retenir de cet ouvrage est sans aucun doute : ethnos national. L'ethnos national s'est largement manifestée à de nombreuses reprises dans l'histoire, prenant différents aspects selon les époques et les lieux. Mais durant les multiples guerres consécutives, cette ethnos national prit une forme beaucoup plus violente. Et elle garde actuellement cette forme dans les nombreux conflits ethniques ou religieux de notre monde actuel, à cause du fait que : « l'idée d'un peuple national a été réduite au principe de la singularité ethnique, de sorte que l'existence même de la plus petite minorité dans les limites des frontières nationales est perçue comme un intolérable déficit de la pureté du tout national ».
Si on définit que le racisme, au-delà de son aspect de hiérarchie des hommes selon selon leur origine ethnique, c'est : « une attitude de critique systématique voir hostile envers un autre groupe ethnique »; on peut donc affirmer que la notion de racisme est en fait en lien étroit avec la notion d'ethnos national. Voir affirmer que le racisme est juste l'un des produits de l'ethnos national.
L'ouvrage : Géographie de la colère, La violence à l'âge de la globalisation de Arjun Appadurai est une très bonne lecture même si l'auteur a tendance à se répéter dans son analyse. La notion d'ethnos national reste une notion trop générale qui ne tient pas en compte de divers autres éléments comme la zone géographique, l'histoire du pays, la religion ... qui sont nécessaires pour expliquer les différents conflits passé, mais aussi présent.
1État Nation : il s'agit d'un État qui coïncide avec la nation, c'est-à-dire la coïncidence entre une notion d'ordre identitaire, un sentiment d'appartenance à un groupe, la nation et une notion d'ordre juridique; l'existence d'une forme de souveraineté et d'institutions politiques et administratives qui l'exerce ( l'État ).
2Ethnie : groupe humain possédant un héritage socio-culturel commun, comme une langue, une religion ou des traditions communes. La notion d'ethnie se démarque de celle de race : groupe humain qui partage des caractéristiques biologiques et morphologiques liées à des ancêtres communs.
3Multiculturalisme : terme qui désigne la coexistence de différentes cultures, ethnies, religions ... au sein d'une même nation.
4Ethnocidaire : on peut le traduire littéralement comme : envie de tuer une ethnie. Mot qui ce compose par la formation du mot d’« ethno » d’ethnie et « cidaire » de génocide.
5 Philip Gourevitch : auteur et journaliste d'origine américo judaïque. Il actuellement le rédacteur du magazine Paris Review mais à longtemps écrit pour le magazine New Yorker. Il traita durant cette période les différents conflits ethniques en Afrique, l'Europe et en Asie. Il est devenu largement célèbre avec la publication de son premier livre qui raconte l'histoire des génocides rwandais de 1994 : Nous souhaitons vous informer que demain nous serons tués avec nos familles ( titre original : We Wish to Inform You That Tomorrow We Be Killed With Our Families, paru la même année en 1994 ).
Ruth Benecdict : anthropologue, biographe et poétesse américaine qui est largement connu pour son ouvrage La Chrysanthème et la Sabre ( titre original : Chrysanthemum and the Sword: Patterns of Japanese Culture ),qui analyse certains aspects de la culture et des comportements japonais.
Meiji : période entre 1868 et 1912. Cette période, également appelée « restauration de Meiji », symbolise la fin de la politique d'isolement volontaire appelée Sakoku du Bakufu de Edo et le début de politique de modernisation du Japon.
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