Le
Japon moderne face à son patrimoine artistique
Christophe Marquet
Présentation de l'auteur et de l'article :
Christophe Marquet ( 1965 - ), enseignant chercheur à l'Inalco, spécialiste de l'histoire de l'art du Japon moderne. Il a participé à l'écriture de nombreux ouvrages collectifs dont en autre :
_ Du pinceau à la typographie. Regards japonais sur l'écriture et le livre,Claire-Akiko Brisset, Pascal Griolet, Christophe Marquet, Marianne Simon-Oikawa (ss. la dir.), EFEO, coll. « Études Thématiques » n° 20, 2006, 417 p. Coédité avec la Maison franco-japonaise et le Centre d'études japonaises de l'INALCO.
_ Réflexions sur la notion de patrimoine archéologique et artistique à l’aube du Japon moderne ", actes du colloque Objet archéologique, objet ethnologique : pratiques comparées au Japon et en Occident, Pierre-François Souyri, Jean-Paul Demoule (dir.), Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 2007.
L'article que nous allons présenter se nomme : Le Japon moderne face à son patrimoine artistique, est un article publié dans la revue Cipango. Cahiers d’études japonaises, numéro hors série « Mutations de la conscience dans le Japon moderne », printemps 2002, p. 243-305
Présentation de l'article :
( Introduction )
Avec la modernisation du Japon au début de la période de Meiji ( 1868 - 1912 ) dans les années 1890, le pays va faire un retour sur son passé, mais également faire un état des lieux de son patrimoine. Le développement de l'État Nation japonais va engendrer le recensement, la protection et l'étude de ce qui va former le : "patrimoine artistique japonais". C'est par ailleurs c'est durant cette période que les concepts de "patrimoine national " et "musée public" vont se former.
L'auteur va donc s'intéresser dans cet article au processus de prise de conscience de l'héritage artistique japonais, depuis les temps anciens jusqu'à l'époque moderne. Il abordera également divers autres sujets en relation étroite avec cette prise de conscience, que nous présenterons au cours de notre présentation de l'article.
Quel fut le rapport au patrimoine artistique à l'époque ancienne ?
Durant l'époque de Nara ( 710 - 790 ), deux structures avaient en quelque sorte " une charge " de conservation de certains objets : _ les shôso 正倉, "magasins" attenants aux temples qui avait pour rôle d'entreposer divers produits issus des taxes foncières en riz et des taxes en nature prélevées sur les domaines des temples ( certains objets précieux pouvaient également être prélevés ).
_ les sanctuaires shintô, conservant et entretenant les divers et nombreux objets offerts en offrande ( arme, armure, peinture, ... )
Dès cette époque, il y avait en outre la volonté de soucis de conservation des objets, parfois considérés comme les " trésors " du temple ou du sanctuaire, la volonté d'inventorier ces objets ; avec un début de données critiques et biographiques de ceux-ci durant la période médiévale.
Au début les pièces n'étaient exposées que lors de cérémonie, gardant un lien avec la religion. Mais avec l'époque de Kamakura ( 1185-1333 ) et de Edo ( 1600 -1868 ), ce sont de véritables expositions qui vont avoir lieu, et en grands nombres. Des catalogues illustrés des principaux trésors vont être réalisés marquant une volonté de diffuser la connaissance de ce patrimoine.
Mais ce n'est qu'avec l'apparition de l'État Nation que furent menés à l'échelle de tout le pays le recensement et la conservation d'un " patrimoine artistique japonais ". Ainsi que le souci d'étudier et de présenter les "chefs d'œuvres de la nation".
La découverte de l'Occident et la réaction au " vandalisme "
Avec la découverte de l'Occident et de sa culture, le Japon va se retrouver face à une autre vision du patrimoine, celle d'un patrimoine national conservait dans des musées, qui ont eux-mêmes pour rôle de les présenter aux publics. Cette " rencontre " avec l'Occident eu un rôle fondateur dans la mise en place d'une politique nationale de la conservation du patrimoine japonais.
Mais au même moment, dans les premières années de Meiji, il y eu un véritable " vandalisme " issu du mouvement du rejet du bouddhisme. Des temples ainsi que leurs contenus furent détruits ou encore pillés.
La mise en place d'une politique patrimoniale
- Les premières mesures pour l'inventaire du patrimoine
Avec la prise de conscience de l'importance du patrimoine, des mesures sont prises pour le protéger; même si alors les termes désignant " l'art ", ou " le patrimoine " n'ont pas le sens que nous leur donnons actuellement. Il s'agissait en fait d'un ensemble de terme qui définissait alors que des "objets anciens ", ne tenant même pas compte de l'ancienneté des temples qui les renfermaient. Le patrimoine est assez perçu pour sa valeur historique que artistique.
Machida Hisanari ( 1838 - 1987 ) haut fonctionnaire de la province de Satsuma et Tanaka Yoshio ( 1838 - 1916 ) brillant naturaliste, seront à l'origine des premières mesures visant à la protection du patrimoine japonais.
- Exposer publiquement le patrimoine
Du 14 au 21 du 5ème mois de 1871, fut organisée une " exposition de ressources naturelles " au sanctuaire de Shôkon-sha ( 招魂社 ), où contre un droit d'entrée n'importe qui pouvait venir contempler le " patrimoine japonais ". Il s'agissait plus d'un " cabinet de curiosité " regroupant divers objets qui n'étaient pas classés par genre ; avec l'art contemporain de l'époque compris dans ces objets appartenant au " patrimoine japonais ". Mais celle-ci eu un si grand succès que l'on dût la prolonger de plusieurs mois.
- L'enquête sur le patrimoine de 1872
Cette enquête fut menée du 5ème mois au 10ème mois de l'an 1872 par trois grands fonctionnaires : Machida Hisanari, Ninagawa Noritane ( 1835 - 1882 ) et Uchida Masao ( 1838 - 1876 ). L'enquête ne va pas s'intéresser aux objets enfouis, mais uniquement sur les bâtiments et biens artistiques des sanctuaires, temples, ancien palais impérial et sur le patrimoine des anciens nobles de cour.
Cette enquête marque une étape décisive dans la définition de la notion du patrimoine artistique car ses frontières qui étaient assez floues vont se dessiner avec de nouveaux contours. Ainsi sera considéré comme objet appartenant au patrimoine national essentiellement l'art religieux ( objets cultuels, peintures, statues, ... ). Les demeures et châteaux qui abritaient ces trésors, les formes artistiques populaires vont passer en second plan.
La consolidation de la politique patrimoniale
- Du muséum au musée d'art
Au terme de l'enquête, Ninagawa Noritane va faire un ensemble de propositions pour remédier à la situation actuelle et afin de protéger le patrimoine du Japon. Le muséum issu de l'exposition de 1872 accéda au titre de musée impérial en 1890.
- L'inventaire du patrimoine artistique national
Ce n'est qu'à la fin des années 1880 qu'une véritable politique patrimoniale fut mise en place sous l'égide de la Maison Impérial. 1888 mit en place du bureau provisoire pour l'inventaire des trésors du pays. 1897 loi sur la protection des anciens sanctuaires et temples, qui va établir pour la première fois juridiquement le statut de " trésor national " et prendra également en compte les édifices. Plus tard avec la loi de 1929, les trésors nationaux furent classés en 3 catégories : " œuvres remarquables par leur facture ", " œuvres singulières par leur origine " et " œuvres qui constituent des témoignages historiques ".
- Les revers de la politique patrimoniale
Les objets cultuels vont devenir des objets artistiques, mais non sans résistance de la part de certains temples et sanctuaires.
La conception de l'œuvre d'art comme patrimoine public
Selon le point de vu de Takayama Chogyû ( 1871 - 1902 ), revendiqua le concept de donner l'accès aux œuvres d'art aux peuples, luttant contre la " croyance superstitieuse " selon laquelle les statues de divinité sont des objets " sacrés ". Il voyait ce concept comme un ennemi de la connaissance.
( Conclusion )
C'est grâce à ces différentes visions d'une politique patrimoniale qu'est né le système actuel de protection du patrimoine japonais. Mais le débat perdure sur le caractère public des œuvres d'arts.
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